Le Rêve éveillé et le Je constitutif
   
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LE REVE EVEILLE ET LE JE CONSTITUTIF

 

Françoise LAGIER

 

 

Le rêve éveillé est un auto-accouchement de la personne dans son rapport à elle-même et au monde, de sa subjectivité entière, de son « être au monde ».

Le sujet en mettant en scène son scénario intime, à travers ses propres symboles projette sur son écran intérieur les mouvements pulsionnels, affectifs, émotionnels qui lui sont constitutifs mais pas immédiatement saisissables par la conscience.

Au moment même où les images apparaissent dans son champ de conscience, le sujet fait exister comme réalité ce qu’il décrit, et il découvre par là-même qu’il a les moyens d’agir sur cette réalité dont il est créateur : il découvre son pouvoir d’auto-constitution, comme le note E. Mercier dans son ouvrage sur le rêve-éveillé-dirigé revisité.

Comment ce processus se met-il en action ? Husserl, dans ses études sur la phénoménologie, à partir de sa conception de la subjectivité première, observe que ce qui n’était pas à jour était déjà  présent dans ce qu’il appelle des vécus d’arrière-plan, qui grâce  à la dynamique de l’éveil de l’attention, deviennent des vécus de premier plan. Ceci est rendu possible par la pratique de « l’epoche » que je me propose d’évoquer dans un premier temps.

Dans un second temps nous verrons comment ce processus est à l’œuvre dans le RE.

Puis une vignette clinique nous permettra d’illustrer ce phénomène.

 

L’ epoche de Husserl

 

Elle consiste dans un mouvement de suspension de la pensée, suivi d’une mutation de l’attention vers un objet (ici vers le monde interne) et dans son mode d’appréhension.

 

Husserl fait l’hypothèse qu’il existe un champ de données toujours présent qui ne nous est pas conscient, mais qui peut néanmoins nous « affecter », et, que suivant les stimuli qui se présentent, notre attention se tourne vers un aspect de ce champ dont un élément vient sur le devant de la scène. Husserl met en place un modèle d’interaction dynamique entre le champ et le Je (dont il ne donne d’ailleurs jamais de définition ; nous pouvons juste dire qu’il s’agit peut-être de nos vécus.). Il décrit bien en termes de mouvement comment un vécu se détache de l’arrière-plan de la conscience pour venir au premier plan grâce au mouvement que fait « un regard » se dirigeant vers ce nouveau vécu par l’intermédiaire de l’attention, de l’intérêt que la conscience porte à ce nouveau vécu ; il y a une hiérarchisation des intérêts que la conscience porte à un certain moment à un vécu particulier.

Attention et « intérêt » seront deux moteurs essentiels dans le rêve éveillé quant au choix que le sujet fera de ses images et symboles.

 

a. Le champ : c’est tout ce qui est « pré-donné » et n’est pas encore conscient, ce que Husserl appelle les vécus d’arrière-plan ; nous pourrions dire l’accumulation de nos expériences qui sont toujours là sans que nous y prêtions attention. A propos de l’inconscient, celui-ci forme le fond de nos comportements sans que nous y prêtions attention, jusqu’à ce qu’il « apparaisse » à notre conscience, cessant du même coup d’être inconscient.

 

b. L’autre élément est constitué par le Je : que je décrirai par notre « ici et maintenant » qui nous occupe.

 

c. La dynamique qui nous intéresse est celle de l’interaction entre le Je, dans ses préoccupations « présentes » et le champ qui tout d’un coup va faire que le Je par l’intermédiaire de l’attention va se tourner vers un aspect du champ de ce qui nous est « pré-donné ».

 

Il se produit une orientation active :  l’activité du Je.

 

Husserl donne deux définitions intéressantes : celle de « l’être en éveil du Je » et celle de « la réceptivité du Je ».

1. « L’être en éveil du Je »: « l’accomplissement de l’orientation-vers est ce que nous appelons l’être en éveil du Je » ; « l’éveil consiste à diriger le regard sur quelque chose ».

 

2. « La réceptivité du Je » : en tant que le Je accueille en soi ce qui lui est pré-donné à travers les stimulations qui l’affectent, nous pouvons parler de réceptivité du Je. Le Je est en position d’accueil.

 

L’expérience constituerait l’activité du Je, l’expérience même du Je à travers le choix que fait le sujet dans ses perceptions, sensations, souvenirs, émotions ; l’élaboration des représentations et des symboles à partir de la mise en mots, en interaction avec le thérapeute, dans le cas qui nous intéresse ici.

 

L’application du Rêve éveillé :

 

Je vais reprendre ce qui se passe dans le processus de mise à jour de ce qui n’était pas conscient.

 

Il y aurait 3 phases dont la première consiste dans la suspension du cours habituel de l’activité de pensée : le sujet en séance suspend son mouvement mental habituel.

 

Dans la  2ème phase : l’attention du sujet est dirigée vers l’intérieur de soi ; le sujet devient attentif à ses mouvements internes.

 

Dans une 3ème : le sujet se met dans une posture d’accueil, de laisser venir. Le sujet accueille les premières images qui émergent du fond.

 

Après un temps éventuel de vide, survient  donc une phase de remplissement.

Le « rien » est comblé par quelque chose qui « m’apparaît », comme quelque chose

qui se donne à moi, comme une donation directe : c’est l’éveil du Je.

Cette activité ne passe pas par une activité intellectuelle, par du raisonnement, du savoir, des concepts : c’est un acte intuitif.

 

La visualisation commence à se former sans avoir prise sur comment ça se fait : des données issues de notre propre expérience, émergent, apparaissent et sont mises en mots : « je suis ce que je vis et ce que je ressens. » Je suis dans une présence incarnée à ce qui m’apparaît, qui était présent dans un arrière-plan, un fond d’événements, d’émotions, de sensations qui n’est pas encore conscient: les vécus d’arrière-plan deviennent des vécus de premier plan en fonction de ce qui va être privilégié : en ce qui nous concerne la problématique du sujet et tout ce qui tourne autour et demande à se dire.

 

Le Je se met alors en pleine activité face à une stimulation puissante : la réceptivité du Je, suivie par l’activité du Je :

 

Un espace de disponibilité caractérisé par une attention flottante permet à l’imprévu de surgir ; ce qui est agi dans le corps est peu à peu conscientisé en un espace privé (le Je constitutif) où nous nous percevons dans notre globalité et dans notre singularité, notre désir-d’être-pour-soi et nous sommes reconnus comme tel par le thérapeute. L’énergie interne est reconnectée et ressentie en élan de vie.

 

Pour résumer :

- il y a l’être-en-éveil du sujet qui serait le retournement du sujet sur son monde intérieur.

- La réceptivité du Je : le Je accueille en soi ce qui lui est pré-donné à travers les stimulations qui l’affectent.

- L’activité du Je : c’est l’expérience même du Je, le choix que fait le sujet dans son monde intérieur: l’activation expérientielle en elle-même avec sa texture visuelle, kinesthésique (tous les sens), émotionnelle, l’élaboration des représentations et des symboles à partir de la mise en mots et en interaction avec le thérapeute.

 

L’expérience du Rêve-éveillé

 

Supposons un sujet se préparant à faire un rêve éveillé. Que va-t-il faire, comment va-t-il s’y prendre ?

 

Pour se mettre dans de bonnes dispositions, à savoir en disposition de réceptivité intérieure, il va tout d’abord fermer les yeux : se couper du monde environnant, se centrer sur lui-même et plus précisemment sur son monde intérieur. Les yeux, fermés, ont même tendance, pour ma part à effectuer une rotation et se tourner vers « l’intérieur ». Le sujet fait le vide à l’intérieur de lui-même, arrêtant le mouvement de ses pensées et se mettant en position d’attente vis-à-vis de ce qui va surgir de lui-même. Il fait ce que Husserl appelle l’epoche, se mettant en position d’ « accueil », de réceptivité « passive ». Il est réceptif à son ressenti et il s’enfonce dans son monde intérieur, la réalité extérieure perdant de son importance au profit de sa sphère intime qui s’amplifie.

 

Que se passe-t-il dans notre vécu ?

 Celui-ci est fait de mouvements incessants allant du besoin ou du désir jusqu’à la satisfaction de ce besoin (ou de ce désir) en passant par différentes étapes : par exemple la faim peut nous faire interrompre notre lecture, d’abord par des gargouillis auxquels nous ne prêtons pas forcément attention, puis s’ensuit la prise de conscience du besoin émergent, puis la mise en acte pour le satisfaire (se diriger vers le frigidaire), puis la satisfaction du besoin (manger en l’occurrence) et le besoin satisfait retourne dans un arrière-plan pour laisser place à un nouveau besoin : reprendre sa lecture etc…

 

Autant dire que notre vécu de conscience est fait constamment de l’irruption de phénomènes qui nous « affectent » avant même que nous le sachions.

 

C’est ce qui se passe lorsque le rêveur se mettant en position d’accueil, fait en quelque sorte le vide par rapport à ses pensées  et se met en posture d’accueil : Les éléments du champ de conscience auxquels nous ne prêtons pas attention, que nous ne « remarquons » pas, peuvent dans la phase d’accueil et avec le soutien du thérapeute, se détacher du fond formé par notre inconscient, et  peu à peu s’imposer à nous : il y a un espace de disponibilité créé par une attention flottante qui permet à l’imprévu de surgir, où un « sens corporel » peut prendre place.

 

Ce qui était « pré-donné », à savoir « dans la salle d’attente » de notre moi, va surgir selon le principe que j’appellerai de nécessité du sujet, en fonction de ce qui l’affecte inconsciemment : faisons l’hypothèse d’un sujet « travaillé » par un problème d’agressivité qu’il ignore : un symbole représentatif de cette agressivité ne va pas tarder à faire surface pour mener à bien son entreprise dévastatrice : c’est la phase de remplissement où l’affect tout d’un coup se raccroche à une image symbolique qui va traduire toute l’effervescence profondément cachée au fond du sujet, mais qui ne demande qu’à émerger sous l’impulsion d’une réactivation de l’agressivité.

 

Pour continuer dans la métaphore que va faire le sujet ? Tout d’un coup le champ de sa conscience commence à se remplir de personnages qui se mettent en scène autour d’un scénario où au fur et à mesure du surgissement des images, le sujet devient acteur de sa mise en scène : et plus le scénario avance et plus le sujet « est pris » par sa propre histoire qui est en train de surgir de ses profondeurs : les affects se liant à des représentations de plus en plus précises, le déroulement des scènes étant partagé avec le thérapeute, celui-ci devenant pour un temps « complice » de ce bal masqué, l’indicible, le non-su, le non-représenté du sujet viennent sur le devant de la scène, se dévoilant à lui sous forme de symboles. Nous sommes en fait en plein dans l’activité du Je constitutif où le sujet est ce qu’il vit, il est pleinement ce qui lui apparaît au fur et à mesure de son rêve. Avec le pouvoir d’être l’auteur de sa vie. L’intensité de la stimulation et l’attention portée sur elle font que ce qui est agi dans le corps, est peu à peu conscientisé, créé en représentations à travers les filtres des vécus antérieurs, de nos croyances, de notre manière d’être au monde. C’est dans toute notre globalité que nous nous percevons, dans notre singularité : nous nous reconnaissons dans ce qui nous apparaît et nous acceptons pour ce que nous sommes sous le regard du thérapeute : un fort sentiment d’existence émerge chez le sujet qui « devient ce qu’il veut être ».

 

Cet acte d’émergence est d’autant plus fort du fait, que dans la prise de conscience où une forme apparaît du fond, le processus d’individuation, de séparation se met à l’œuvre, vécu physiquement, visuellement, émotionnellement, psychiquement…

 

Former une représentation, un symbole, une histoire, c’est aussi sortir de la fusion, naître, exister en tant qu’être autonome. Mettre en forme ce qui est inconscient (affects, besoins, conflits..) sous le regard du thérapeute ouvre le chemin à l’affirmation de notre désir et à un processus d’individuation, de constitution d’un espace privé, d’un Je constitutif où l’énergie interne est reconnectée et peut se ressentir en élan de vie. En même tant dans l’interaction avec le thérapeute, le sujet est reconnu dans sa singularité, dans son désir d’être, dans sa subjectivité : dans son désir-d’être-pour soi .

 

 

Le rêve éveillé de la sorcière :

 

Ce rêve est fait par une patiente dominée par des peurs incontrôlées et démesurées qui la figent sur place.

 

« C’est une sorcière très vieille, toute ridée, habillée en noir, il fait nuit, je suis seule, il fait noir, c’est dans la forêt. Je suis le petit chaperon rouge, j’ai ma galette, en fait c’est pour la sorcière.

Elle me fait peur, je rapetisse, je me cache sous un caillou. La sorcière hurle, elle brandit sa canne. Il y a un arbre creux, je grimpe à l’intérieur, jusqu’en haut d’une branche, je me recroqueville, terrorisée.

Elle prend une hache et détruit les arbres. Elle est folle de rage, de colère. J’ai peur qu’elle vienne détruire mon arbre à coup de hache. Elle abat tous les arbres, tranche les troncs, elle est sadique.

J’ai peur qu’elle arrive. Mais elle s’arrête au pied de mon arbre qui lui fait opposition, elle n’ose pas y toucher. L’arbre devient tout doré.

La sorcière devient jeune et belle et se met à pleurer. L’arbre rayonne, lui donne de la chaleur. Elle dit qu’elle est devenue méchante parce qu’elle n’a pas eu cette chaleur. Elle pleure, elle s’allonge au pied de l’arbre.

Je pleure dans ma branche, je me réchauffe. Je descends et je viens me mettre dans ses bras. On pleure toutes les deux. L’arbre est tout doré, il rayonne comme un soleil, il nous protège en tendant une de ses branches au-dessus de nous. »

 

Que s’est-il passé ? La patiente en proie à des terreurs sans nom depuis sa toute petite enfance, venant de se retrouver face à une situation angoissante réactivant ses peurs a mis en scène sa peur démesurée qui s’est raccrochée à une image symbolique (la sorcière) lui permettant de développer un scénario de petite fille terrorisée par les menaces de mort de sa propre mère ; la personne a « vu » ce dont elle n’avait jamais eu la représentation : la crainte de la folie meurtrière de sa mère dans laquelle elle était « prise » faute de représentations à l’époque. La présence de l’arbre manifeste la puissance protectrice du masculin (du père) dans sa petite enfance, même si la patiente n’en a pas eu pleinement conscience. Le scénario résulte de deux lignes de forces : d’une part une vérité qui cherche à se dire et d’autre part la nécessité d’une cohérence qui oriente le Rêve éveillé vers une issue satisfaisante.

 

La capacité du sujet, à ce moment-là, est de pouvoir revivre et se représenter ses terreurs enfantines tout en leur donnant une fin plausible en tant qu’adulte d’aujourd’hui : elle devient responsable de sa propre sécurité, en allant se cacher et se faire protéger. Sont successivement mis en scène la peur de la folie de sa mère qui risque de l’emporter, le besoin d’un père protecteur, la compréhension de la méchanceté de sa mère et en même temps une réconciliation de la petite fille et de sa mère.

Et la boucle est bouclée, on dirait en gestalt qu’une « situation inachevée » vient de s’achever, libérant l’énergie de la patiente et la rendant disponible pour d’autres vécus moins traumatiques, celui-ci ayant envahi tout l’espace émotionnel, affectif, psychique.

 

La patiente arrivée avec une peur disproportionnée, réactivée par un événement de la journée, s’est réappropriée sa peur, dans une régression profonde, en la vivant sous la protection de la thérapeute (l’arbre), avec l’aide du transfert positif de la patiente sur sa thérapeute, lui faisant pleine confiance , à la fois vivant sa dépendance et son besoin de protection le temps de la séance et du rêve éveillé ; la patiente trouve aussi dans sa thérapeute un « contenant psychique » pour une peur archaïque non contenue dans l’enfance ; elle met donc, à la fois une image et un nom sur sa peur, s’en distanciant par-là même, se protège et se répare, avec les moyens que son inconscient adulte peut lui procurer aujourd’hui. L’émotion a pu se transposer en représentation, en symboles, le rôle du symbole étant de faire le lien entre la mère et le symptôme (la sorcière et la folie meurtrière face à la peur irraisonnée qui pétrifie le sujet). Un sens est donné au symptôme à travers le symbole. Un sens est donné à l’histoire de la personne.

 

Tous les vécus de peur qui faisaient le fond de son vécu ont pu venir au premier plan pour se mettre en forme d’une façon lisible et décryptable pour se dire enfin : ce vécu étant jusque là constamment agi en toute circonstance menaçante sans pouvoir se conscientiser.

 

L’activité du Je, son pouvoir constitutif se déploie à travers l’expérience même que fait le sujet, à travers les choix révélés tout au long du scénario de son rêve-éveillé : en étant tout à la fois auteur, acteur, metteur en scène et spectateur, à travers sa capacité d’imaginer et de donner à voir sa manière d’être au monde dans sa globalité, le sujet, découvrant ce qu’il est, devient ce qu’il veut être à travers son pouvoir auto-constitutif : il est auteur et créateur de sa vie à travers le Rêve éveillé. Sa vie prend à la fois sens et puissance dans sa force existentielle.

 

 

Bibliographie :

 

Fabre, Nicole : L’analyse par le rêve-éveillé-dirigé. Paris, ESF, 1979.

Fabre, Nicole : Au miroir des rêves. Paris, Desclée de Brouwer, 2001.

Henriot, Jean-Marc : Origine de la vie psychique et expérience du rêve-éveillé, Colloque du GIREP du 16 mai 1993.

Husserl, Edmond : Idées directrices pour une phénoménologie. Paris, Gallimard, 1950.

Husserl, Edmond : Expérience et jugement. Paris, P.U.F., 1991.

Mercier, Elisabeth : Le rêve-éveillé-dirigé revisité. Paris, L’harmattan, 2001.

Perls, Fritz : Rêves et existence en Gestalt-thérapie. Paris, Epi, 1972.

 

 

Avril 2005