La relation à l'argent
   
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LA RELATION A L’ARGENT

 

Christiane ESPOSITO

 

 

Le fric, le blé, le flouze, l’oseille, les pépètes, le pèze, le pognon, le grisbi, la braise, la fraîche, les sous, les radis, etc, etc……

Autant de mots pour désigner une seule et même chose : L’argent !

 

Un jour que je discutais avec une amie de ses problèmes d’argent, sujet récurrent à souhait, je réalisai à quel point celui-ci guide notre vie dans tous les domaines. Aussi, ce sujet est venu à moi de façon naturelle.

Mais, lorsque j’ai choisi le thème de la relation à l’argent, je n’imaginais pas la densité du sujet. Et depuis que j’ai commencé, j’ai l’impression d’avoir ouvert la boîte de Pandore : plus j’avance, et plus il y a à découvrir!

Comme il est vrai que chez beaucoup d’individus on retrouve des tendances dominantes dans le lien à l’argent, il est vrai également que chaque individu est unique, a sa propre histoire, et entretient une relation particulière avec ce dernier.

 

Il eut été évidemment fort intéressant de développer tous les cas de relations à l’argent : celui des mercenaires, des chasseurs de fortune, des prostitué(es), des gigolos, des parasites, l’argent implicite du droit de cuissage, les mariages d’argent, les origines de l’héritage, de la quête vers la fortune, l’argent objet fétiche…… mais pour pouvoir tout traiter, un article ne suffit pas ; je me suis donc penchée sur les aspects les plus rencontrés, les cas généraux, en essayant de comprendre ce qui se jouait dans cette relation.

 

1- Alors qu’est-ce que l’argent ?

 

D’un point de vue symbolique, il peut être :

 

- Pouvoir, liberté, sécurité, bonheur, rêve, jouissance, plaisir, réussite, douceur d’existence, facilité, vie  ( avoir de l’argent ou ne pas en avoir !!)

Ou bien :

- Tristesse, malheur, manque, vice, source de jalousie et de haine.

Ou encore :

- Un flux permanent qui doit circuler, un simple et unique moyen d’échange, d’existence et de mesure, une énergie.

Pour l’essentiel, l’argent est un support vide, un symbole sur lequel nous projetons notre propre compréhension, et qui devient ce que nous en pensons consciemment ou non.

 

En tant qu’objet tabou, il exerce à la fois fascination et répulsion : il est un miroir sur lequel se déposent nos états affectifs et nos désirs de puissance, d’autorité, d’autonomie, de maîtrise et de possession, et s’affirme sous forme de tendances plus ou moins enracinées en chacun de nous : l’envie, l’avidité…

 

Il existe deux manières très différentes d’être attaché aux biens matériels :

·          L’avarice où l’on est attaché à l’argent et aux richesses matérielles.

·          L’avidité qui vise plutôt à posséder de nouveaux biens, en vouloir toujours plus, multiplier les acquisitions.

 

Il s’avère que la plus puissante des motivations de notre culture reste encore la recherche et l’abondance de cette matière si peu honorable, et comme l’écrivait John Maynard Keynes :. « La passion de l’argent comme finalité - par opposition à la passion de l’argent comme moyen de jouir des réalités de la vie – est une morbidité répugnante, une de ces propensions mi criminelle, mi pathologique que l’on confie avec dégoût aux spécialistes de la maladie mentale ».

Karl Marx pressentait cette nature cachée de l’argent lorsqu’il le qualifia de « fétichisme et d’aliénation de l’homme ».

 

Rares sont les personnes qui entretiennent avec l’argent des rapports vraiment neutres ; l’utiliser engendre souvent un sentiment de culpabilité ;  en parler est compliqué.


Nous sommes mieux informés du comportement sexuel intime des gens que de leur comportement à l’égard de l’argent. Évidemment, les problèmes économiques font l’objet de nombreuses études savantes, mais celles-ci font penser au roman victorien sur le mariage qui ne fait aucune mention du sexe.

 

Dans certaines familles, il y avait trois grandes interdictions :

- Interdit de parler à table

- Interdit de parler de sexe

- Interdit de parler d’argent

On peut remarquer que le sexe et l’argent sont souvent associés de manière honteuse.

 

L’argent est aussi un objet de souffrance, car il est à la fois objet de désir, de besoin ET de frustration.

 

En tant que sujet de conflits, de phobies, d’agressivité, il peut être déclencheur de lourdes pathologies, appelées « maladies de l’argent ».

 

La soif de richesse n’est pas une nécessité biologique et ne répond à aucun besoin fondamental ; « devenir riche » par définition, signifie avoir plus que ce dont on a besoin.

 

Et pourtant, de tout temps on a retrouvé le thème de l’enrichissement dans les rêves et les contes de fées : celui-ci intervient :

- Soit pour satisfaire un désir de sécurité 

- Ou bien pour montrer aux autres ce qu’on est devenu ; une certaine revanche par rapport à tout ce que l’on enviait chez les autres quand on était enfant. C’est le rêve classique de qui s’est senti insulté, humilié, honteux, inférieur.

- Ou encore pour gagner de la puissance ; le type de plaisir foncièrement infantile identique à celui que décrit l’histoire d’Aladin et de sa lampe magique qu’il suffit de frotter pour faire disparaître le Grand Vizir, ou pour séduire la fille du sultan… L’argent est investi d’une puissance magique semblable à celle de la lampe.

- Ou enfin pour être un autre que soi; être soi-même est décevant, et l’on compte sur l’argent pour effectuer cette amélioration. Ici l’argent est doté d’un pouvoir magique qui permet d’atteindre l’immortalité.

 

2- Comment nous vient le rapport que nous entretenons avec l’argent ?

 

« N’estime l’argent ni plus ni moins que ce qu’il vaut ; c’est un bon serviteur et un mauvais maître ! »

 A. Dumas (La dame aux camélias)

 

 Les théories cognitives

 

Au début de notre vie, nous n’avons aucune idée de ce qu’est l’argent ; les seuls besoins du petit d’homme sont ceux de la nourriture et de la sécurité.

Dès que le langage apparaît, l’enfant se sent à la merci de ses parents lorsqu’il désire acheter quelque chose ; il n’a pas d’argent et eux en ont, ce qui peut le mettre en rage, et le faire hurler.

 

Dès lors, et jusqu’à la puberté, l’argent ne sert qu’à acheter des choses : les espèces lui parlent, mais les chèques ou cartes de crédit n’ont guère de signification, sauf pour « prendre des billets dans le mur (sic) ». L’enfant va découvrir le sens de l’argent avec celui de l’autonomie.

 

Au seuil de sa vie, la monnaie est le premier moyen d’accéder au monde réel ; c’est un mode de troc qui crée un lien social pour l’enfant. Peu à peu, ce dernier apprend que la fortune est une preuve de réussite et qu’elle permet d’acquérir la puissance sur les autres et le monde. Alors l’argent devient le moteur qui fait avancer.

 

Il baigne dans un milieu familial où l’on « vit » l’argent de manière particulière ;  la construction de la personnalité de l’enfant se faisant sur des identifications aux modèles parentaux, les comportements observés pendant cette période resteront des références pour toujours : soit dans l’imitation, soit dans la réaction.

Il est aisé de comprendre combien l’éducation reçue peut nous placer sous influence ; au sein de la famille, l’utilisation de l’argent est le reflet des pratiques d’échanges affectifs instaurés entre ses membres.

 

De fait, nous avons observé que, dans une famille, lorsque parler d’argent est chose facile, parents et enfants expriment leurs sentiments plus aisément, de façon verbale ou gestuelle.

Il s’en dégage une chaleur et une sensation de bonheur d’être ensemble que l’on retrouve difficilement dans les familles placées sous la coupe d’un avare, où tout est restriction, non-dit et castration des affects.

 

En conclusion, si l’on est issu d’une famille d’avares, il y a de fortes chances pour que l’on reproduise l’avarice avec des degrés divers ; ou bien on prendra le contre-pied et l’on deviendra dépensier, voire gaspilleur .

De la même façon, avec des parents dépensiers, on vivra avec l’angoisse du manque et de la misère, et l’on pourra devenir excessivement économe.

Nos images et émotions infantiles marqueront à jamais notre manière d’agir vis-à-vis de la richesse ou de la sécurité.

 

L’argent fascination, admiration

 

« Que peuvent les lois là où seul l’argent est roi. » Pétrone (Satyricon)

 

Gagner sa vie, c’est gagner de l’argent :  l’homme croit avoir comblé ses vides personnels grâce à la propriété, la fortune ; il se retrouve ainsi rassuré. Et même le langage populaire associe la satisfaction des besoins primaires à la richesse et à la puissance : on a « l’appétit du gain », et la « soif du pouvoir ».

 

L’argent symbole de réussite sociale

 

Les hommes, descendants des grands primates,  qui ont accédé par leur succès et leur fortune à la position de chef, de mâle dominant, , devront le montrer et le faire remarquer, selon l’image sociale du pays ou du moment ; les apparences signent la réussite et permettent de se distinguer du commun des mortels.

Ainsi, les marques de réussite sociale sont souvent essentielles ; un individu est jugé sur des signes extérieurs d’aisance ou de promesse de réussite, et donc, l’argent en tant que symbole de réussite sociale est un instrument absolu de domination et de soumission ; les sentiments, émotions, aspirations profondes sont ramenés au second plan, voire totalement réprimés. Les personnes emprisonnées dans ce système sont incapables de gérer les priorités de l’existence ; elles acceptent de manquer de l’essentiel pourvu que  les apparences soient sauves ! « Paraître plutôt qu’être ».

 

Dans certains milieux modestes, le budget familial est utilisé en vêtements plutôt que pour l’indispensable.  Pour les parents, la valeur réelle de leur enfant compte moins que l’image qu’il véhicule. Un tel enfant risque de devenir un adulte vivant de manière superficielle.

 

L’argent symbole de respectabilité où l’autre n’est respecté qu’en fonction de ce qu’il a. « Une femme ne respectera son mari qu’en fonction de l’argent qu’il rapporte au foyer. » C’est pourquoi certains couples explosent quand l’un ou l’autre perd son emploi ou qu’un problème financier apparaît.

 

L’enfant qui perçoit que le respect de l’un des parents envers l’autre dépend de ce que ce dernier apporte au foyer en conclut que même des revenus modestes représentent le danger de ne plus être considéré ; adulte, il ira vers le salaire le mieux rémunéré, preuve de sa valeur et du respect qu’on lui porte ;  l’intérêt, le plaisir de l’emploi passeront au second plan.

 

L’argent symbole de pouvoir et de puissance est à la base de tout système social ;  dans l’histoire des nations, il est impossible de séparer, les notions de pouvoir et d’argent : aucun pouvoir ne fonctionne sans puissance financière, et la richesse est recherchée comme moyen de diriger le monde.

Si pour certains c’est le luxe qui les fait rêver, pour d’autres c’est le sentiment de puissance qui agit.

 

Au plan individuel, le pouvoir que procure l’argent peut représenter à lui seul un objectif de vie.

Il suffit pour s’en convaincre de voir le succès des magazines dits « people » étalant les richesses des personnalités du spectacle ou des affaires. Ou bien encore des émissions de télé réalité où l’on donne à croire que la gloire et la fortune sont à la portée de tous.

 

De fait, l’argent des autres est fascinant et nous subjugue en même temps qu’il irrite, dérange, et suscite l’envie ; si quelqu’un que l’on connaissait modeste et discret sur ce plan devient soudain riche et le fait savoir, nous pouvons en éprouver de l’irritation et de la gêne.

Afin d’éviter de soulever ces réactions extrêmes d’envie et de ressentiment, ceux qui vivent dans un certain luxe adoptent parfois une attitude de prudence, de secret ou de discrétion systématique.

 

En place de l’amour

 

Dans une société de consommation, nous exprimons notre affection par l’argent ; expression que l’on retrouve dans tous les milieux sociaux.

Cet amour monnayé peut parfois entraîner des comportements insensés : certaines personnes ne parviennent pas à dire avec des mots leurs sentiments, et les expriment donc au moyen de l’argent ; c’est un processus psychologique appelé « rétention émotionnelle » qui se transmet parfois de génération en génération.

Devenues adultes, les personnes élevées dans ce contexte familial tendront à vouloir acheter l’affection, l’amitié, l’estime des autres.

 

Derrière ce mode de fonctionnement, on retrouve des dépensiers compulsifs ou des supers endettés ; chez eux, la dépendance à l’argent est liée à la dépendance affective.

Par conséquent, l’argent comme substitut d’amour est inévitablement frustrant dès lors que le doute s’immisce constamment sur l’affection des autres ; les relations sont factices et remises en question à chaque obstacle, avec la peur latente de se retrouver seul, rejeté et mal-aimé de tous.

 

3- Pourquoi ce malaise quand il s’agit d’argent ?

 

Argent, tu es cause des soucis de la vie, tu fournis de cruels aliments aux vices des hommes….(Properce)

 

L’argent répulsion, suspicion

 

On consulte pour un tas de raisons, mais rarement pour l’argent en tant qu’objet de souffrance :

On ne dit pas : « J’ai mal à l’argent », mais on évoque une rupture, un divorce, un licenciement, une faillite, les injustices sociales, …

 

Alors, l’argent est-il Dieu, est-il le Diable ?

Chacun projette sur ce mot ses propres désirs, ses propres craintes et ses propres fantasmes.

 

« Notre Dieu est grand et l’argent est son prophète. Pour ses sacrifices, nous dévastons la nature entière. Nous nous vantons d’avoir conquis la matière et nous oublions que c’est la matière qui a fait de nous ses esclaves. » Okakura Kakuso (Le livre du thé)

 

La civilisation judéo-chrétienne trouve choquant de parler d’argent, encore plus de l’afficher. La richesse a une connotation négative et, si elle devient une idole, il convient de la détruire ou de la renverser. L’attachement excessif à l’argent est combattu dès lors qu’il apparaît être un remède à toute angoisse existentielle.

C’est pourquoi  les fidèles sont culpabilisés pour qu’ils ne s’adonnent pas au culte de l’argent.

 

Dans l’Evangile selon Matthieu il est dit : « Tu ne serviras pas deux maîtres, Dieu et Mammon. » (Mammon, de l’araméen Mamma veut dire « richesse »).

Par déduction et par extension, nous restons attachés à l’idée que nous ne pouvons pas être à la fois riche et honnête dans le sens de mener une vie juste et généreuse.

 

Avoir de l’argent est universellement entaché de culpabilité, mais la diabolisation de la fortune varie suivant les civilisations et les religions.

Ainsi les Protestants n’ont pas honte de l’argent ; pouvoir posséder du bétail, puis un patrimoine, et le développer par son travail est un signe de la grâce de Dieu..

 

Dans l’histoire des religions, la relation des juifs avec l’argent s’est démarquée des autres religions monothéistes. Parce que « du point de vue des fondateurs, la création de richesse est une bonne nouvelle » dit Jacques Attali ; ainsi cette richesse est bien venue chez les juifs et doit servir à réparer le monde.

Pendant ce temps, au contraire, dans l’islam et le catholicisme, la richesse est une malédiction et c’est la pauvreté qui est une bénédiction.

 

Le monde anglo-saxon, lui, n’a pas la culture collective du secret face à l’argent gagné et dépensé : les nord-Américains ont une certaine fierté à étaler leur argent qui est un élément flagrant de leur réussite et un signe de pouvoir. Choisir la voie de la fortune peut représenter pour certains un moteur nécessaire à leur propre réalisation.

L’argent ici n’est pas sale, mais phallique ; il est devenu symbole de la puissance. La honte et le péché se sont déplacés sur le sexe.

 

En Occident, nous sommes également les héritiers de la doctrine marxiste qui bannit le capital comme instrument d’exploitation des travailleurs.

 

Selon la pensée marxiste, l’homme devrait être le seul intermédiaire dans le jeu social ; dès lors qu’il donne cette fonction à l’argent, celui-ci devient un dieu et “l’être humain se transforme en esclave dans un univers d’inégalités.“

L’utopie marxiste présuppose la bonté naturelle de l’homme, qui aurait été rendue déficiente par la concentration des biens aux mains d’une minorité, représentée par les propriétaires privés.

 

Dans “Malaise dans la culture“, Freud réfute cette thèse en attribuant une origine psychique à la volonté de puissance qui aboutit universellement à la recherche du pouvoir et de la richesse, l’un et l’autre étant inséparables.

 

L’enfant naît dans un monde d’inégalités sociales, économiques et financières ; je rajouterais affectives. Son instinct de propriété et de maîtrise de l’environnement, inhérent à la nature humaine, se trouve satisfait au premier âge, dans la phase anale et se manifeste par la rétention et le cadeau.

Par la suite, il va développer une agressivité primitive nécessaire pour compenser l’état de dépendance où il se trouve. L’envie désespérée d’égaler les parents se transforme à l’âge adulte, pour bon nombre d’hommes, en envie de dominer les autres dans le but inconscient de masquer cet état de dépendance initial insupportable.

Pour ceux-là qui recherchent un pouvoir à tout prix, l’argent en est le meilleur instrument.

 

Sur un autre versant, la vision négative de l’argent provient d’un désir refoulé de possession. Elle favorise un bénéfice secondaire qui est une image de soi valorisante car désintéressée.

Elle peut également marquer un refus de devenir adulte et d’entrer dans l’arène de la compétition professionnelle, ou bien refus d’accepter le monde tel qu’il est : avoir peur de l’argent c’est avoir peur de grandir.

 

L’argent dans le couple, dans la famille, dans la société.

 

L’argent est présent dans toute la vie familiale et sociale ; aussi bien entre les membres des différentes générations que dans le couple ou la vie en société. Il est parfois le seul moyen de communication pour dire les sentiments.

 

L’argent dans le couple

 

Le sexe, l’argent et l’amour sont intimement liés, et vont parfois jusqu’à se confondre. Souvent les disputes de couples au sujet de l’argent peuvent être les symptômes de déficits affectifs graves. Il est beaucoup plus facile de se battre pour des questions de “fric“ que d’affronter une profonde crise sentimentale qui peut remettre en cause une vie à deux.

 

Dans le couple, l’argent est d’abord un moyen de contrôle et d’emprise de la part de celui qui détient le plus de biens ; c’est le mode le plus immédiat pour imposer sa volonté.

Or, de nos jours, l’homme n’est plus le seul à avoir un salaire, ni le salaire le plus élevé ; depuis que les femmes ont accédé au travail, la jouissance et l’administration des avoirs revient aux deux membres du couple, et les relations de pouvoir et d’autorité ont changé.

 

Psychologiquement, il existe une différence entre les sexes sur la façon dont ils considèrent l’argent sur le plan symbolique :

 

-  La plupart des femmes considèrent que gagner de l’argent leur permet d’accéder à l’indépendance, à la liberté et au plaisir de gérer leur quotidien, et d’épargner ou dépenser comme bon leur semble.

- Les hommes ressentent davantage le besoin de se valoriser dans le fait de gagner de l’argent, et de le faire fructifier ; il est plus en relation avec l’idée de performance et de puissance.

Constituer un patrimoine transmissible leur revient de fait dans cet imaginaire culturel.

 

Ainsi, un homme ayant moins de fortune que son épouse peut-il se sentir inférieur et dépendant, et en éprouver une profonde blessure narcissique :  il a la sensation inconsciente d’être castré puisque symboliquement elle détient le pouvoir attribué au sexe masculin.

Et pourtant, de son côté, la femme vit dans la crainte d’être laissée par l’homme qui souffrirait trop de sa réussite.

Dans ces conditions, le « payer c’est régner » domine et les rapports se dégradent. L’argent apparaît être l’une des causes principales de tension conduisant au divorce après l’infidélité.

 

Et quand vient le moment de se séparer, alors l’argent devient le prix des larmes, de la nouvelle existence, de la liberté ou de la solitude.  Il est le moyen de compenser la perte d’amour, la disparition de l’autre ;  la violence parfois perverse de demandes ou de refus d’indemnités est plus acceptable psychologiquement qu’un aveu de vengeance ou de détestation.

 

C’est sur le partage des biens, parfois sordide, que se transfère la douleur sentimentale ; et leur répartition ressort davantage de la volonté inconsciente de maintenir un lien que de l’avidité.

 

Si la vaste majorité des gens ne se marient pas pour l’argent, nombre d’entre eux restent mariés à cause de l’argent : après des années de mariage, ils sont arrivés à une telle intimité budgétaire qu’ils préfèrent supporter leur situation conflictuelle plutôt que de faire face aux conséquences financières d’un divorce, car celui-ci implique une baisse importante du niveau de vie.

Ian Fleming, après un gros succès de librairies, entraînant un divorce, conclut que : « Rien ne garde un couple soudé autant que la nécessité ! »

 

On néglige encore trop le fait que l’argent a des fonctions affectives et symboliques qui dépassent la simple notion de satisfaction immédiate des besoins : il correspond à un objet sécurisant et apaisant.

En fait, au centre de tous ces soucis matériels dans le couple règne souvent, et de façon réciproque, la terreur d’être abandonné, qui renvoie à des expériences précoces de perte parfois provisoire de la mère, d’absence du père, même en dehors de toute séparation définitive.

 

Une vie de couple peut durer si les acteurs ont bien réalisé l’importance de la place qu’occupe l’argent dans leur relation, et en parlent souvent mais tranquillement ; l’argent est l’investissement de confiance que chacun place en l’autre.

 

L’argent dans la famille

 

L’argent entre parents  et enfants

 

En théorie, les parents sont désintéressés vis-à-vis de leurs enfants. Malheureusement, dans la pratique ce n’est pas toujours le cas ; il existe des parents qui « investissent » à long terme sur leur(s) enfant(s), pour obtenir une revanche sur leur propre vie, ou leurs rêves inassouvis.

 

L’argent de poche donné gratuitement représente une preuve d’amour ; s’il est accordé en échange de menus travaux, il correspondra plus tard à la rémunération d’un travail, et se « méritera », comme devra se mériter l’amour de l’autre.

Ainsi, l’argent que les parents consacrent à l’enfant, pour son entretien, ses études, ou simplement comme argent de poche, ne doit pas constituer un moyen de prendre le contrôle sur l’autre et de l’assujettir.

Car un enfant qui ressent que ses parents se servent de l’argent comme moyen de punition ou de récompense pourra le confondre toute sa vie avec l’amour, oubliant à jamais que celui-ci est naturellement gratuit.

 

De nos jours, de nombreux parents continuent de donner de l’argent à leurs enfants alors qu’ils sont déjà adultes et partis : l’argent serait alors un lien soutenant une relation factice mais rassurante, avec en arrière-fond une volonté plus ou moins consciente d’emprise sur eux, ce qui n’exclut pas une générosité profonde de leur part.

 

Quoi qu’il en soit  nos rapports à l’argent restent marqués par la manière dont les parents « jouaient » l’argent entre eux et nous le donnaient : l’enfant ne s’inquiète pas qu’il y ait peu d’argent, mais qu’il entende ses parents se disputer à son sujet le précipite dans l’angoisse.  L’argent restant un sujet de préoccupation pour la majorité d’entre nous, les jeunes le percevront de toute évidence et, qu’il s’agisse de souci financier ou de problème de couple, tout sera accueilli par la culpabilité et la peur de ne plus être aimé.

 

À l’inverse, l’enfant qui vit dans un milieu où l’on ne  parle jamais d’argent peut croire que l’argent n’est pas un problème, que tout se résout de façon magique.  Plus tard, confronté à des difficultés financières, il se sentira démuni, incapable de les affronter, et surtout honteux ;  il se jugera responsable et ressentira une forte culpabilité qui, tel un cercle vicieux, renforcera sa discrétion à parler d’argent. Une crainte latente s’installera et la peur du manque deviendra permanente.

 

La sensation de confusion entre argent et amour est particulièrement développée chez les enfants ayant servi d’instrument de chantage aux pensions alimentaires dans des divorces difficiles ; très tôt, l’enfant a appris à « se débrouiller » pour obtenir ce qu’il veut, en espèces ou cadeaux, et, se croyant investi d’une valeur marchande fera longtemps, sinon toujours, l’amalgame entre sentiment et matériel.

 

Dans des cas extrêmes et anormaux, la violence perverse d’un adulte peut s’exercer successivement par le sexe et par la privation matérielle : ainsi Christina, trente-deux ans, qui consulte après deux TS. Abusée sexuellement par son père pendant plusieurs années, elle l’en a accusé publiquement dès sa majorité. Celui-ci s’en est cruellement vengé en transmettant par donation tous ses biens immobiliers et mobiliers visibles au frère et à la sœur de Christina, tout en se rendant personnellement insolvable.

On retrouve dans cet exemple tragique les liens indissociables entre sexe et argent chez le détenteur de l’autorité.

 

Il est indispensable aujourd’hui de parler de l’argent aux enfants, car les valeurs de notre société sur l’argent ayant sérieusement changé, consommer est devenu une partie importante de notre vie à laquelle les enfants contribuent activement.

 

Sollicités en permanence par la publicité et les médias qui les incitent à consommer, posséder, ils ont naturellement intégré l’acte d’acheter comme un comportement habituel, sinon comme un loisir, et  nos enfants sont passés du désir d’avoir, au besoin d’avoir, pour faire comme les autres ou ne pas en être différents.

« Le désir fait vivre, l’attente tue » pourrait définir l’état d’esprit de nos jeunes consommateurs.

 

Devant les achats en masse dans les hypermarchés qui poussent à la consommation ;  devant l’endettement facile des parents, ils n’ont plus les mêmes repères que leurs aînés : l’argent est perçu comme un objet à la portée de tous et ils ne mesurent pas la valeur des choses.

 

De surcroît, les médias envahissent notre vie quotidienne avec l’étalage de scandales politico financiers où des hommes d’affaires véreux sont amnistiés et accèdent au vedettariat  alors que le petit voleur de banlieue va en prison pour le vol d’un scooter.

Face à cela, l’adolescent  ressent une frustration si insupportable de ne pas posséder ce qui semble banal et nécessaire, que le vol, le racket ou le deal seuls pourront la soulager. Il ne peut vivre l’argent qu’au travers des satisfactions immédiates ou des frustrations qu’il occasionne.

Chez des jeunes défavorisés, le nouvel engouement pour les “marques“ définit un besoin de reconnaissance : ils veulent faire partie du même monde que les nantis, et les “marques“ sont un signe apparent de richesse.

 

Sur un autre plan, on a pu voir que l’argent transforme les besoins fondamentaux de la vie. Ainsi dans la relation mère/enfant, plus une femme a les moyens, moins elle ressent le besoin de nourrir et prendre soin de ses propres enfants. C’est une modification étonnante d’un instinct.

 

Dans la société

 

Les gens choisissent l’environnement social qui convient à leur état d’esprit ; l’aspect social de ce besoin découle de leur tendance à se regrouper selon leurs dispositions d’esprit, de moyens.

La fonction fondamentale d’un tel groupe réside dans le fait que personne ne doit se sentir endetté vis-à-vis de personne.

Certains individus ne demandent jamais un service de peur qu’on leur demande de “renvoyer l’ascenseur“.

Une des fonctions du don étant d’éliminer la dette, il y en a d’autres qui ne cessent de faire des cadeaux de peur de se sentir obligés envers quelqu’un. Derrière ces deux comportements apparemment différents se cache une allergie à l’endettement qui démontre une incapacité à éprouver de la gratitude, car cette émotion comporte une humiliation imaginaire : se sentir petit et mauvais, ou en danger devant la grandeur et la richesse d’un autre.

 

Le respect de soi étant intimement lié au moyen qu’on a de payer pour soi, nous annulons cette difficulté en vivant dans des groupes financièrement homogènes qui nous permettent d’accepter la condition selon laquelle “tout don obéit à la loi de la réciprocité.“

 

L’idée que nous organisons ainsi notre vie n’est pas très réjouissante, mais l’existence d’une telle sélectivité inconsciente est évidente, et permet de limiter au mieux les sentiments d’envie, qui, pour certains individus, sont insupportables. Certes, l’envie existe même au sein du groupe, mais c’est un sentiment mutuel plutôt qu’unilatéral.

 

Et  soudain la fortune !

 

Gagner au jeu ou hériter

 

La fortune subite peut engendrer de l’anxiété et une perte de contact avec la réalité : dans bien des cas, elle est loin d’être aussi merveilleuse qu’elle ne paraît. Il n’est qu’à voir les gagnants du Loto, ou quelques héritiers : un grand nombre a perdu sa fortune, et pas seulement à cause d’escrocs, mais souvent de son propre chef, en décidant de revivre comme avant, parce que la vie de riche leur est devenue insupportable.

 

Le gain inespéré transforme les repères habituels et l’entourage a du mal à supporter le changement. La nouvelle inégalité financière engendre une atmosphère de gêne  et le gagnant, vu à présent au travers du filtre de l’argent ne fait plus partie des leurs.

Une des règles fondamentales de l’humain étant le principe d’appartenance, qui, entre autres, est défini par les revenus, de ce fait, il fait partie d’une autre classe : il est exclu du groupe et appartient désormais aux « nouveaux riches », terme quelque peu péjoratif.

« L’argent ne fait pas le bonheur » devient une réalité.

 

S’ensuit une “descente aux enfers“, où le pécule est dilapidé par manque d’expérience de l’avoir.

Être riche et savoir le rester ne s’improvisent pas : il faut aussi savoir gérer de fortes sommes.

Nous retrouvons des cas similaires de dilapidation dans les héritages.

 

Quand il y a legs d’une fortune, on parle de :

La loi des 3 :

-          Celui qui crée ; qui a l’idée et met en place,

-          Celui qui fait prospérer, qui développe,

-          Et celui qui perd tout ; fait faillite, détruit ; et l’on recommence…

 

Comment expliquer les traumatismes et les sentiments de déception ressentis par les hommes alors qu’ils obtiennent ce qu’ils ont si ardemment désiré ?

 

Les travaux du docteur Elliot Jaques, docteur en médecine, professeur d’université, psychanalyste et responsable d’un projet unique de management dans une grande entreprise  apportent des éléments de réponse.

Grâce à ses diverses connaissances, il en arriva à la conclusion surprenante que chaque homme connaît inconsciemment sa propre valeur, et que les problèmes surgissent dès lors que l’on surestime ou sous-estime ses capacités.

Si l’on est rétribué de façon excessive, des symptômes de stress apparaissent, nés du sentiment qu’on trompe les autres et qu’on craint leur vengeance ; ce qui expliquerait pourquoi la fortune engendre souvent la paranoïa.

 

Le traumatisme de la fortune survient lorsqu’il se produit une surabondance d’argent qui dépasse de loin la quantité de travail qui a été investie.

 

La parabole des “talents“ nous a montré, il y a fort longtemps, comment chacun perçoit ce dont il hérite ; un talent valait six mille deniers, un denier était le salaire journalier d’un ouvrier, un talent représentait à peu prés dix sept années d’un tel salaire. 

« C’est un homme qui part au loin : il appelle ses serviteurs et leur remet ses biens….. A l’un il donne cinq talents, à un autre, deux, à un autre, un : à chacun selon sa propre force….. Aussitôt, celui qui a reçu les cinq talents va œuvrer avec : il en gagne deux autres. De même celui qui en a eu deux : il en gagne deux autres. Celui qui en a reçu un seul s’en va, creuse un trou dans la terre, et cache l’argent de son maître. »( Matthieu, 25)

Les deux premiers s’approprient ce qui leur est transmis et le font fructifier ; ils égalent ainsi leur maître, comme un héritier se trouverait gestionnaire de biens légués par un père donateur, à charge pour lui de les développer dans le respect du bienfaiteur.

Le dernier ne croit pas au don, soit qu’il ne s’en trouve pas digne, soit qu’il ne sache comment l’utiliser ; il le cache donc, le dissimule aux yeux d’autrui, peut-être pour le retrouver en cas de difficultés, mais pour lui tout seul.

Il a l’attitude de l’avare qui entasse sans penser à faire croître ce qu’il a reçu.

 

Nous sommes tous les héritiers de cette éthique ancestrale qui veut que « vous ayez reçu des talents de Dieu, et il vous appartient de les développer par vous-même, car Dieu vous en demandera des comptes au jour du jugement dernier » ; et nous culpabilisons parfois de ne pas savoir faire grandir ces talents, tant nous restons prisonniers de l’image d’un Père justicier et vengeur.

 

Les histoires d’héritage sont autant heureuses que dramatiques, et entraînent plus souvent des discordes profondes que de la cohésion entre les membres d’une même famille.

 

L’argent reçu donne une réelle chance à ceux qui en bénéficient, ainsi qu’une force morale provenant d’une double certitude : celle d’avoir été aimé et reconnu, et celle d’appartenir à une lignée.

À l’inverse, l’argent qui échappe ravive des tensions ou des haines préexistantes, et entraîne déception, frustration, sentiment d’injustice…..

Dans la transmission du patrimoine, le donateur met le légataire en place d’amour, et lui assigne un nom et une identité ; il est donc particulièrement douloureux au plan des sentiments d’être déshérité ou de recevoir moins qu’un autre membre de la famille (en dehors du fait d’être dépossédé), car ceci peut être vécu comme un manque d’amour.

Il existe ainsi une analogie étroite entre l’affection ressentie et le patrimoine donné.

L’héritage et les indemnités versées pour faire taire le chagrin traduisent par l’argent l’impuissance des hommes devant une mort inévitable.

 

4- Pourquoi dépensons-nous notre argent ?

 

« Être riche, ce n’est pas avoir de l’argent, c’est en dépenser. » Sacha Guitry

 

En premier lieu nous dépensons pour vivre , assurer notre survie avec les achats utilitaires.

Mais nous achetons aussi par plaisir, en succombant à la tentation omniprésente entretenue par la publicité qui exerce sur nous, pauvres consommateurs, une pression permanente.

Difficile d’y résister, impossible d’y échapper à moins de vivre au milieu du désert, et encore !!!

La publicité transforme nos plaisirs en besoins et nos besoins en manques que seul l’achat irrésistible vient contenter ; acheter devient donc un acte imposé, un conditionnement. “Pour exister, je consomme ! “La possession tuant le désir, il est appelé à se répéter sans fin, et ce qui reste, c’est l’excitation qui accompagne la décision d’acheter. La recherche de cette excitation explique en partie la répétition de nos conduites d’achats.

 

Défiant les lois de l’économie, notre façon de dépenser est souvent sans rapport avec nos revenus.

 

La dépense étant une douceur, un baume, elle peut être utilisée comme un remède lorsque le malaise existentiel est plus intense. Alors se profile le risque de tomber dans l’achat compulsif pathologique.

 

« Autrefois, on aimait l’or parce qu’il donnait le pouvoir et qu’avec le pouvoir, on faisait de grandes choses ; maintenant on aime le pouvoir parce qu’il donne l’or et qu’avec cet or, on en fait de petites. » Montherlant (Le maître de Santiago)

 

Mais jusqu’où va l’obligation d’acheter ? A partir de quel moment passe-t-on dans le camp du surconsommateur ?

 

Acheter est devenu une activité identitaire : « J’achète donc je suis ! ».

Les centres commerciaux sont devenus l’endroit où l’on se promène le week-end en famille ; les achats sur le net s’amplifient ; le jeu favori des personnes âgées est la vente par correspondance, dans laquelle elles investissent des sommes astronomiques en croyant gagner des cadeaux (« tant que je gagne je joue » disait Coluche).

Depuis quelques années, la possibilité de se faire rembourser nos achats a ouvert des portes ; on peut céder à notre envie d’acheter, bien souvent des trucs sur un coup de tête, qu’on ne mettra jamais, et aller se faire rembourser un ou deux jours plus tard. Cela donne l’impression de gagner de l’argent ; celui qu’on n’a pas dépensé !

 

Voici ce qu’écrit Thorstein Veblen dans « La théorie de la classe oisive » :

« …le désir d’être riche ne peut guère être comblé au plan individuel…ni par un accroissement de la richesse collective qui  dépend du désir de chacun d’accumuler plus que les autres… Il s’agit essentiellement d’une chasse à l’estime fondée sur la comparaison envieuse…. »

Il suffit de voir la cohue les premiers jours de soldes pour s’en convaincre ; beaucoup des objets achetés finiront au fond d’un placard.

Toutes ces activités sont l’expression d’une avidité particulièrement primaire, qui a été définie comme le désir de ce dont on n’a pas besoin ou ce que l’on ne peut pas obtenir.

 

Plus la perception de soi sera incertaine ou négative et plus ce phénomène sera prégnant ; dépenser revient à s’approprier une image idéalisée pour compenser une figure de soi défaillante.

 

Quoi qu’il en soit, notre façon d’acheter nous correspond : au travers de nos comportements d’acheteurs s’expriment des mécanismes psychologiques normatifs ou non, liés au fonctionnement de notre personnalité.

 

Les pathologies liees à l’argent

 

…..car l’amour de l’argent est racine de tous nos maux. (Nouv. Testament)

 

L’argent obsession

 

L’argent peut être vécu comme une drogue, dans la dépendance qui est là pour remplir un vide.

En quête d’une sensation de plénitude, l’homme cherche à amasser, à posséder ; il se fait investisseur, collectionneur, et pourtant il reste vide.

La dépendance survient lorsqu’il reste fixé sur l’objet du désir sans jamais atteindre  la satisfaction et que l’étape suivante se résume à : « Encore ! Je n’en ai pas assez ! » Elle s’exprime par des comportements pathologiques centrés sur l’argent, s’installe dans la durée et s’amplifie dans le temps jusqu’à dominer le psychisme.

 

Le dépensier compulsif ne pense qu’à acheter ; l’avare à compter, et rien ne les détourne de ces conduites excessives.

Le plaisir initial est remplacé par une obligation contraignante.

 

Parmi les  maladies de l’argent“ les plus courantes, nous trouvons :

 

L’anorexie financière

 

Qui peut prendre diverses formes :

- Incapacité de se faire rémunérer à sa juste valeur

- Refus de toutes les propositions professionnelles qui ne paraissent pas dignes de soi

- Opposition systématique à souscrire un emprunt, même s’il est raisonnable et permet d’accéder à un bien nécessaire et rentable à terme.

- Incapacité à s’enrichir

- À demander une augmentation de salaire

- À exiger le remboursement d’une somme prêtée, mais surtout

- Impossibilité à se faire plaisir, même si on en a les moyens, sans éprouver de remord.

 

Il s’agit d’une « paralysie » totale face à l’argent, tant dans les recettes que dans les dépenses.

L’avarice en fait partie, avec le besoin de tout conserver, de ne rien donner ni jeter, et d’avoir la maîtrise sur toute chose avec la peur de perdre.

Mais tous les anorexiques financiers ne sont pas avares ; ils peuvent l’être pour eux tout en se montrant généreux avec les autres.

« Je ne peux pas entrer dans la vie active et gagner de l’argent raconte Marie. Chaque fois que je passe un entretien, je suis terrifiée. Je ne supporte pas l’idée d’être rémunérée. » Marie considère inconsciemment qu’elle ne vaut rien, et surtout pas un salaire.

En fait, elle a souffert dans son enfance d’une pauvreté d’amour ; et puisqu’elle n’a reçu ni tendresse ni gratification de la part de ses parents, c’est qu’elle ne les méritait pas.

 

« Je suis tétanisée dès qu’il s’agit d’argent. Je ne parviens pas à garder un emploi ; en même temps je suis incapable de dépenser. Rien que d’y penser, j’ai mal au cœur. » Pour Sophie, l’argent est un vrai tabou, qu’il s’agisse d’en encaisser ou d’en dépenser. Au cours d’une thérapie, elle découvrira que cette paralysie trouve sa source dans les messages parentaux transmis sur ce point : ses parents étaient si secrets et si mystérieux avec l’argent qu’elle en a déduit que c’était un péché à dissimuler dans un silence absolu.

 

L’anorexie financière est l’autre versant des comportements frénétiques et pathologiques individuels avec l’argent, trouvant sa source la plus fréquente dans l’histoire familiale et les messages parentaux, qu’il s’agit de décoder et d’intégrer pour se sortir de l’emprisonnement financier excessif dans un sens ou dans l’autre.

 

le prodigue et l’avare

 

Dans ces deux types de pathologie, le malade est incapable de gérer, retenir ou répandre l’argent autrement que dans l’excès. Il convient néanmoins de distinguer le prodigue du généreux.

 

- Le prodigue est drogué à la dépense ; ce qu’il aime c’est répandre l’argent, pour lui et pour les autres, comme pour s’en débarrasser. Sa personne n’est pas distincte des objets qu’il offre ou qu’il acquiert afin d’être reconnu, apprécié et aimé.

De fait, le prodigue pratique une circulation excessive de l’argent, ne sait pas évaluer le juste prix de l’échange et par là même le dévalorise

 

- La pathologie de l’avare trouve son origine dans l’obsession de la rétention, comme l’enfant sur son pot, inquiet de « se vider » et de donner à l’autre. Il reste accroché à la richesse et se drogue à l’accumulation.

Dans le même temps, il est avare de son temps et de son amour  et n’a plus d’échange avec le monde ;  pour lui, l’argent n’est pas un objet extérieur mais un membre, une partie de lui-même, son sang, son corps. Donner, payer ou perdre revient à abandonner une partie de soi-même.

On peut établir un lien entre ce comportement et la constipation névrotique.

 

L’avare s’est construit sur un mode obsessionnel ayant un besoin de maîtrise sur l’environnement et vit avec la volonté illusoire de retenir le temps.

Rien ne le réconforte plus que de sortir d’un magasin sans avoir rien acheté : il teste ainsi sa capacité d’autocontrôle.

Dès son enfance, ce personnage a appris « ce qu ‘il faut toujours faire », ou ce « qu’il ne faut jamais faire. » Son caractère s’est construit sur l’ordre, et par conséquent, il se sent obligé de l’imposer aux autres.

 

Le besoin de conserver son avoir peut provenir aussi d’une insécurité de base, d’un manque de confiance en soi. L’argent sert alors de repère pour se diriger dans l’existence.

 

Il est très fréquent de voir un radin passer de la parcimonie à la générosité dans un comportement témoignant de l’effort constant que représentent l’obsession de l’argent et la peur du rejet qu’elle peut provoquer.

 

L’ obsédé de la réussite

 

L’obsédé de la réussite va à la pêche du « toujours plus » ;  à l’origine le sujet entretient malgré lui une faible estime de soi, bien qu’il soit capable d’entreprendre avec succès. En réalité, il recherche éternellement la reconnaissance de l’un ou des deux parents ; comme le tonneau des Danaïdes, aucune victoire ne comble ce vide.

L’argent représente l’amour et le respect, et réussir c’est forcer les autres à l’aimer et le respecter

 

Dans cette catégorie, on trouve :

- Le pilier de l’entreprise qui se sert de sa société pour donner libre cours à ses ambitions et à sa soif de pouvoir.

 

- Le romantique qui a élevé  sa “chasse au fric“ en “mission“, juste cause quel que soit le domaine de prédilection.

La pollution et la dégradation de l’environnement que l’on connaît aujourd’hui sont souvent l’œuvre de romantiques qui prétendent étendre les frontières de la connaissance humaine ;  exploiter les ressources énergétiques de la terre ou même soutenir la recherche.

Enfant, l’habitude de gagner lui a été enseigné très tôt, et tout échec devait être ressenti comme une injustice.

 

- Le bourreau de travail, qui, lui n’est pas accro à l’argent. Il recherche dans le travail l’épuisement et le surmenage qui atténuent ses angoisses, et déprime dans l’inaction. Se reposer suscite un tel sentiment de culpabilité qu’il n’y arrive pas.

 

L’acheteur compulsif et le ludopathe

 

Deux attitudes d’addiction, comme la toxicomanie, l’alcoolisme….

L’argent n’est pas le moteur, mais la prise de risque et la mise en danger financières en sont le ressort essentiel, auxquelles peuvent s’ajouter des paramètres biologiques ; les achats compulsifs, le jeu, le contact avec l’argent provoquent la sécrétion par le cerveau de substances comparables à certaines drogues, des endorphines, dans une zone cérébrale dénommée zone de récompense.

 

L’acheteur compulsif, comme le joueur pathologique, perd le contrôle de ses instincts et de ses émotions devant le besoin de jouer ou d’acquérir, dans un état de tension et d’excitation irrépressible lié à la recherche de sensations et de plaisir, pouvant ainsi se mettre en grand danger sur le plan financier, car ce type de comportement amène inévitablement un état de surendettement sans fin.

Son moyen de défense favori est l’annulation : il sait mais fait comme s’il ne savait pas.

 

Alors il vit dans l’endettement, entre l’euphorie et le drame permanent ;  le surendetté persiste à vivre dans un monde d’illusion où la fortune arrive par magie ; Winnicott parle de phénomène transitionnel, pour décrire ce que connaît le nourrisson, persuadé que ses désirs s’assouvissent au fur et à mesure qu’ils apparaissent.

Il cherche un sentiment de toute-puissance et se rassure en mettant les proches dans l’obligation de réparer en remboursant les dettes ; une manière de vérifier l’attachement affectif des autres.

Se mettre en danger en permanence peut ramener à des états d’enfance où l’on « fait des bêtises » pour attirer l’attention des parents et les forcer à s’occuper de nous.

 

Le joueur lui ne joue pas pour gagner mais pour perdre : il vit dans l’illusion qu’il doit gagner tout en mettant en œuvre un système d’échec inexorable. Les joueurs les plus acharnés disent que si gagner procure la plus grande griserie, perdre leur vaut une jouissance quasi-égale.

 

Il est frappant de voir à travers ce comportement la « compulsion de répétition » de l’échec ; et puisque cette tendance s’exprime à travers le jeu, on peut s’attendre à ce qu’elle s’affirme dans d’autres aspects de la vie. L’observation courante confirme cette hypothèse.

 

le perdant, sorte d’individu pour qui le rêve de gagner ne se réalisera jamais : celui qui rêve sa vie plutôt que de la vivre. Ce type de personne se presse dans les salles de jeu, les champs de course, les casinos, la bourse on line,  sachant secrètement qu’il perd son temps, mais il est trop profondément enfoncée dans son rêve pour s’en soucier. Il ne connaît jamais le succès, comme un sort du destin, et semble destiné à toujours perdre.

 

Et c’est dans le domaine de l’argent que cela se voit le plus clairement : perdre son porte-monnaie, son sac à main, des bijoux, dans le métro, le train, les magasins, les toilettes publiques….  Il y a des gens qui « perdent tout le temps quelque chose », et la constance d’un tel comportement nous oblige à penser qu’il ne s’agit pas simplement de distraction ou de hasard.

D’autres perdent par d’autres méthodes : ils jugent mal l’évolution d’une situation et achètent des actions juste avant la chute du marché, ou bien investissent dans des sociétés douteuses. On dit d’eux qu’ils n’ont pas le sens des affaires.

Le « perdant » est passé maître dans l’art de faire couler ce qu’il démarre en faisant penser que sa poisse est provoquée par les autres.

 

Comment expliquer qu’un homme puisse ainsi provoquer son malheur ? Que recherchent tous ces perdants ?

 

Il est évident qu’un homme peut tirer satisfaction de tout ce qui met à l’épreuve sa capacité de survivre : son sens du risque et sa façon de l’affronter ; mais le perdant, lui  vit dans un monde où ce sont les autres qui gagnent. Il est enfermé dans un système où c’est la comparaison avec les autres qui le définit.

 

Vivant dans une société qui a élevé l’argent au rang d’idéal, le fait de ne pas en avoir lui a fait perdre toute valeur à ses yeux, et l’a transformé en paria de la société.

Qu’il y ait plus malheureux que lui ne le console guère ; on se sent pauvre en fonction du pays et de l’époque auxquels on appartient. En pratique, on peut être assez riche tout en se sentant pauvre. Il est même possible d’être millionnaire et fauché si on a les goûts d’un multimillionnaire. C’est l’expérience courante de ceux qui vivent au-dessus de leurs moyens.

 

Un mécanisme de défense consiste à se réfugier dans l’inertie et affirmer ne rien désirer : l’inaction est un moyen d’éviter la douleur de l’échec. Une personne qui « en fait le moins possible » et « qui ne se tuerait au travail pour personne ni pour rien au monde » rationalise un comportement d’échec.

 

Il y a un autre aspect à ce besoin d’échec ; dans Le Deuil et la Mélancolie, Freud écrit : « Les tourments du mélancolique, qui lui procurent sans aucun doute du plaisir, signifient…la gratification de tendances sadiques, haineuses, en liaison avec un objet mais dont l’impact s’est retourné contre soi…Ceux qui en souffrent réussissent en fin de compte à se venger, par le moyen détourné de l’autopunition, ou au moyen de la maladie, celle-ci s’étant développée afin d’avoir à éviter d’exprimer ouvertement l’hostilité contre ceux qu’on aime. Après tout, celui qui a blessé les sentiments du patient, et contre lequel la maladie est dirigée, se trouve normalement dans le proche entourage du patient. »

 

Perdre devient ainsi une façon d’attaquer ceux qu’il aime, et à l’encontre desquels il ressent une haine si ancienne qu’il en ignore la nature profonde et réelle.

Par conséquent, le perdant trouve la réussite dangereuse ;  elle serait la conclusion de toutes sortes de fantasmes d’anéantissement, d’exclusion de l’autre. Gagner signifiant être plus grand que les autres, le perdant se défend en ne faisant rien pour montrer à quel point il n’est rien.

À ne pas confondre avec celui, qui, dans une société où l’argent est à la fois le symbole et l’instrument de la puissance, préfère s’en débarrasser.

 

le marginal,  est un adepte actif de la contre-culture, ou bien une personne qui a fait vœu de pauvreté par conviction religieuse et qui, refusant les lois de la propriété, loue le partage.

Dans tous les cas de figures, on trouve un refus de participer à la course de l’argent.

De tels hommes sont rares, mais ils existent. Ils n’ont pas besoin de richesse car leur vie est riche de biens infiniment plus précieux.

l’argent et la sexualité

 

Certains de nos rapports les plus intimes sont frappés du sceau de l’argent bien que cela soit souvent nié.

Par exemple, l’activité de la prostituée nous montre de manière brutale l’utilisation sexuelle de l’argent : personne ne cache le fait que la femme est achetée, et que l’on fait payer cher son plaisir à l’homme.

 

Ainsi, l’on peut prouver que le fait de dépenser de l’argent pour une femme a une valeur érotique en donnant l’exemple inverse : la mesquinerie frappe la sexualité d’interdit.

Le symbolisme sexuel, lié au fait de dépenser, de couvrir d’or, est tout à fait évident ; ce n’est que lorsque les cadeaux deviennent trop chers ou ressemblent trop à un acte d’achat qu’il devient difficile de les accepter.

 

Dans certaines circonstances, l’argent qu’on utilise tout d’abord comme instrument de compulsion sexuelle devient le lendemain un moyen de réparation ; on se débarrasse d’une fille enceinte en lui offrant de l’argent, la femme abandonnée a droit à une indemnité financière, … Dans chaque cas, l’argent diminue le sentiment de responsabilité personnelle : la culpabilité, le regret ou la douleur sont rachetés au moyen de l’argent.

Ainsi les liens créés par l’argent remplacent les liens émotionnels dont on a peur, et en fin de compte cette foi en lui affaiblit l’intensité des rapports humains.

L’amour de l’argent est difficile à avouer parce qu’il masque un besoin d’être aimé.

« Habituons-nous, recommandait Sénèque, à tenir le luxe à distance et à faire état de l’utilité des objets, non de leur séduction