Alberto Eiguer continue à travers ce livre un travail sur les pervers. Il a déjà publié en 1989 Le pervers moral et son complice ainsi que Petit traité des perversions morales en 1997. Il espère à travers ses ouvrages nous apprendre à les reconnaître afin que nous modifions les contacts entre eux et nous de telle sorte que notre liberté et notre épanouissement ne soient pas entravés et que leur besoin de contact ne soit pas encore frustré. Installés dans un cercle vicieux, ils leurs est impossible d’établir des relations intimes basées sur l’égalité. Pourtant, ils ont une soif sans limites de se lier aux autres dont ils en ont été privés dès leur jeune âge et à partir de là une série infinie de malentendus les ont persuadés que l’amitié n’existait pas. Mais il écrit aussi « qu’il s’agisse de perversion morale pure ou associée à la perversion sexuelle, la dimension perverse est, dans tous les cas, un problème d’abus, de forcing, de maltraitance, de prédation. Violence, viol, vol, y sont implicites. Voler quoi ? Un savoir, une innocence, une liberté. Cela s’accompagne en conséquence de privation de liberté, qui est dans les formes les plus insidieuses, la privation d’un désir. » Le pervers cherche à assujettir sa victime, à l’asservir à sa personne, à la soumettre à ses dessins, peu importent les moyens et les conséquences. Ce texte dresse les portraits des personnalités suivantes : le pyromane, le cleptomane, l’escroc, le corrupteur, le traître et aborde le problème épineux de la perversion chez la femme en analysant l’identité féminine et ses failles, ses désenchantements et l’incompréhension quasi généralisée à laquelle elle est en butte…Le dernier chapitre est consacré à la question « pourquoi les pervers cherchent-ils à se regrouper ? ». Il aborde également le phénomène des groupes sectaires qui visent à l’aliénation des adeptes en formant des contre-sociétés, détentrice d’une vérité sans contestation ni doute possible. Les pervers sexuels se servent du groupe pour disposer d’un pool de partenaires ; marchandises ou proies. Le regroupement de pervers semble attaquer leur surmoi dans le but de le remplacer ; l’illusion groupale générant le sentiment que l’on peut s’en passer et s’en bâtir un autre à sa mesure. Chaque type de personnalité est analysé ; sa façon de fonctionner, son discours envers les autres, sa façon d’agir ainsi que ses motifs inconscients et que quelques conseils, sur un ton humoristique, pour savoir les identifier et s’en prémunir. La diversité des portraits du pervers moral creuse des énigmes. Plus on les étudie avec le sentiment de les cerner, plus il apparaît de nouvelles questions. Le pervers n’est pas seulement un acteur d’abus, il en a subi. On peut passer à côté d’un pervers sans s’en apercevoir mais s’il fait partie de l’entourage cela peut entraîner des conséquences néfastes. La première constante est que le pervers avance masqué ; son masque est celui d’un être charmant, sympathique, enjoué même. La deuxième constante est que le pervers est quelqu’un qui se vit dans une situation d’exception. Certaines contingences l’incitent à le penser : il sent que sa vie familiale n’a pas été celle de tout le monde. Il a été marqué par une filiation incertaine et mensongère, des ruptures, des secrets de famille ; son histoire transgénérationnelle est également signée par la présence de transgressions commises par des ancêtres, pour lesquelles il éprouve une secrète fierté ; le déracinement culturel, comme il est particulièrement ressenti dans le cas de la migration, entre en résonance avec les ruptures générationnelles et filiales, les compliquant (particulièrement pour l’escroc qui se construit un roman familial « agi »). Chez le pervers moral, il y a aussi une vraie question avec le temps. Il a le culte de la vitesse ; il lui attribue des dons magiques. Rafler rapidement ce que l’autre a engrangé avec du temps fait partie de ses méthodes. L’hypothèse centrale est que le pervers s’inspire de son propre fonctionnement où la poussée de la pulsion est prédominante aux dépens de sa charge, de son but et de son objet. Cette primauté place en seconde position la relation à un autre, qui est considéré uniquement comme un outil pour satisfaire ses propres orientations. Le chemin le plus court évoque le principe de l’entropie. Faut-il conclure qu’il ne faut rien donner à personne et qu’il vaut mieux se méfier de tout le monde ? Non, pour Alberto Eiger, les humains auront toujours besoin de continuer à se donner des cadeaux et à offrir de leur personne ; pour eux c’est vital et associé de façon indélébile à la satisfaction. L’important est de nous permettre de savoir que notre baromètre doit rester notre propre degré d’épanouissement. Pour cela l’usure de « l’estime de soi » est un des indices les plus fidèles pour mesurer les effets d’une injustice produite sur nous. Ce que j’en pense : Nous subissons tous les méfaits d’actes pervers, ne serait-ce que par la folie du pyromane qui brûle nos forêts et, pour ceux qui en sont victimes directement, le pervers suscite beaucoup d’interrogations, dont l’une « pourquoi tant de haine et d’indifférence à la souffrance de l’autre ? » Alberto Eiger à travers ses portraits répond en grande partie à cette question qui soulève encore d’autres interrogations. Comme quelque chose sans fin et sans limites qui laisse sur sa faim…! Il souligne en fin de livre que « la perversion est une affaire (de) politique. » J’aurais aimé qu’il clarifie davantage ce qu’il veut dire par cette phrase…qui me laisse perplexe et frustre ma curiosité. Comme une censure… |