Derrière l’illusion qu’il existe de « bonnes mères », toujours bonnes, capables de répondre à tous les besoins légitimes de l’enfant, intuitives, imaginatives, empathiques sans éprouver ni manque, ni colère, ni envie, d’accueillir avec équanimité la fusion puis la séparation !... et de « mauvaises mères », irrécupérables, narcissiques, débordées et insensibles… derrière ce mythe se cache LA CRAINTE DE SAVOIR en quoi consiste la réalité de l’expérience émotionnelle de la maternité, réalité enterrée sous des clichés, disparue avec le refoulement propre à l’enfance ; et LE REFUS DE VOIR comment les difficultés de toutes les mères sans exception ont pour conséquence « l’échec maternel », c'est-à-dire la transmission à son enfant de ses propres carences affectives, qui seront sources de difficultés à s’autonomiser et à éduquer à son tour. Echec que chaque mère, ni bonne ni mauvaise, ne peut vivre que dans une grande souffrance. Malgré les éclairages de la psychologie et de la psychanalyse, et du fait que l’injustice vécue par l’enfant nous trouble tellement que nous avons du mal à comprendre la détresse de la mère, le mythe perdure en empruntant à ces approches les éléments qui le renforcent, comme le rôle décisif de la mère dans le destin de l’enfant. En effet, l’ignorance est préférable à plusieurs points de vue : idéaliser la mère, en occultant ses pulsions les plus destructrices, présente bien des avantages. Cela nous permet (entre autres): --aux pères de se rassurer à bon compte lorsqu’ils ne veulent ou ne peuvent s’occuper de l’enfant ---aux mères de se sentir valorisées et d’avoir un pouvoir sur les enfants et la sphère domestique, parfois d’écarter le père. --d’éviter d’accepter que nos mères étaient ambivalentes vis-à-vis de nous, du fait qu’elles ont vécus des expériences pénibles et frustrantes, ce qui nous dispense de reconnaître nos propres carences affectives. --le déni de notre état passé de faiblesse, d’impuissance, de dépendance…dont notre mère a été le témoin et le refoulement des affects liés : rage, haine, culpabilité --d’éviter en tant que parent notre propre ambivalence et la remise en question de nos principes. Une mère est piégée par ce mode de pensée ; dire les difficultés qu’elle a pour répondre aux besoins légitimes de l’enfant, chercher de l’aide, reviendrait dans le contexte à « avouer » qu’ELLE en est une, une mauvaise mère, incapable d’élever son enfant : pour beaucoup ce serait une profonde atteinte à leur identité sexuelle, comparable à ce qu’est l’impuissance pour l’homme. Un des mérites du livre est de situer le rôle maternel dans l’environnement social : la mère ne peut apporter à l’enfant ce dont il a besoin que dans la mesure où elle reçoit elle-même un soutien matériel et affectif ; il n’y a de « mauvaise mère » que dans une société où les besoins de la dyade mère-enfant sont méconnus et méprisés ; on pourrait paraphraser Winnicot : « une mère ça n’existe pas sans le groupe social ». Prendre conscience des enjeux réels de l’éducation, surmonter les réticences à connaître les sentiments et les difficultés des mères, enseigner que chacun cause du tort à son enfant, et peut tenter de réparer en reconnaissant son ambivalence et ses erreurs seraient des progrès décisif pour la société post-industrielle, et c’est une question de survie. Pour nous faire partager l’expérience intime de la maternité, l’auteur s’appuie sur des témoignages, des cas cliniques, des Ĺ“uvres littéraires ; elle nous emmène sans sensiblerie, mais sans complaisance, dans ce pays inconnu, là où c’est douloureux, très douloureux ; son livre fait entendre un son de cloche inhabituel, et il m’a paru propre à nous garder en éveil, sensibles et pleins de compassion pour ces vécus rarement conscients, encore moins exprimés, mais présents chez toute mère ; vécus d’adultes que le thérapeute reliera à ceux de l’enfant intérieur, puisqu’ avant d’être la mère de notre enfant, nous avons toutes été l’enfant de notre mère. |