Trame conjugale (La)
   
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LA TRAME CONJUGALE

 Jean-Claude Kaufmann

Sciences Sociales Nathan

Essais et recherches

1992

 

Jean-Claude Kaufmann, directeur de recherche CNRS à l’Université de Paris V, Sorbonne est le pionnier de la microsociologie. Il a orienté ses recherches sur les aspects inattendus voire dérisoires en apparence, de la vie quotidienne. Cette démarche originale l’a conduit à analyser les relations au sein du couple par son rapport au linge. L’auteur part en effet du principe que l’essentiel des relations de couple est caché et il considère qu’il est nécessaire de s’infiltrer dans les plis profonds de la trame conjugale pour en comprendre les enjeux sous-jacents.

L’enquête a porté sur 20 couples et a duré deux ans. L’auteur constate d’abord que la constitution du couple a considérablement changé en une ou deux générations. L’intégration conjugale est devenue un processus lent et bien plus complexe qu’autrefois.  Or, le rapport au linge est central dans ce changement : le repassage se fait problématique et l’achat du lave-linge commun constitue désormais un indicateur essentiel de conjugalité.

Après avoir montré comment se forme le couple et comment dès les premières rencontres les partenaires ébauchent déjà ce que sera le marché de leurs futurs échanges, le livre analyse comment les jeunes cherchent à échapper à l’influence de leur éducation et aux stéréotypes de comportements. Echappant au prêt-à-porter conjugal auquel étaient soumises les générations précédentes, les jeunes se retrouvent face à eux-mêmes et à ce qu’ils croient être un espace de liberté qu’ils tentent d’ajuster et de redéfinir jour après jour. La force transformatrice  poussant à l’invention s’appuie sur la notion d’égalité ; mais les efforts, considérables parfois, qui s’exercent dans le couple aboutissent la plupart du temps à des résultats dérisoires car la résistance des gestes et des manières incorporés par chacun, porteuse d’un long passé de classification sexuelle ne s’abolit pas aisément ; et ces gestes et ces manières ressurgissent spontanément lorsque se fait plus intense l’intégration ménagère.

 

La piste du linge permet donc  de découvrir un paysage inattendu où les actes disent le contraire du discours, où la parole est une façon de se taire, et le silence une façon de s’exprimer, où les compétences piègent et enferment au lieu de rapporter, où seule une part de l’individu est socialisée dans le couple, chacun vivant sa propre vie, où l’équilibre entre don de soi et besoin d’individualisation est difficile à gérer. La piste du linge permet de comprendre pourquoi l’idée de partage égalitaire des tâches qui préexiste le plus souvent à la mise en couple des jeunes se maintient difficilement dans la confrontation avec les réalités du quotidien, comment les rôles sexuels prédéfinis se recomposent au fil du temps, enfermant la femme dans le piège ancestral et l’homme dans une culpabilité sociale dont il se départit mal. Si l’égalité entre les sexes est un des enjeux majeurs de notre époque, la piste du linge montre à l’évidence que le poids du social, incorporé en chacun et visible dans les gestes les plus anodins, rend extrêmement difficile la prise de distance et sa mise en application.  De fait, la résistance à l’égalité se trouve d’abord et avant tout en famille, à la maison, dans les pratiques ménagères les plus élémentaires. C’est pourquoi cet ouvrage d’ethnographie du détail est aussi un livre très politique.

 

J’ai beaucoup apprécié cet ouvrage pour son sérieux teinté d’humour, pour son regard scientifique sur un quotidien trivial,  dans la mesure où, à partir des gestes banals et familiers qui forment la trame de nos vies, l’auteur met en lumière des discours et des comportements qui témoignent de la prégnance des héritages sociaux et de leur déterminisme. Et aussi pour le message important qu’il véhicule : de la place de chacun au sein de la famille dépend aussi la place et le respect de chacun dans la société, dont la famille est à la fois la base et le reflet.  La façon dont les jeunes parviendront à se libérer peu à peu de ce poids constituera à mon sens un enjeu essentiel pour ouvrir la voie à de nouveaux comportements.

 

 

Marie-Elisabeth RUVILLY